Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle : ASSEMBLÉES QUI SONT CENSÉES EXERCER UNE PARTIE DU POUVOIR - 2

Publié le par Joseph Jacotot





Pages 357 à  363





ASSEMBLÉES
QUI SONT CENSÉES EXERCER UNE PARTIE DU POUVOIR.

Deuxième partie


    Or, il ne s’agit que de plaire dans les assemblées comme celles dont nous parlons. La difficulté n’existe que dans la volonté du maître qu’il faut flatter d’après son goût.

    Le goût d’Auguste n’était pas celui de Trajan. Le sénat d’Auguste était d’une nullité parfaite. Cette constitution ressemblait aux petits jeux qu’on joue dans la société ; on dirait des enfans dont le plus grand dit aux autres : Je serais empereur et tribun du peuple, j’aurais tout le pouvoir, et vous seriez sénat ; toi tu serais questeur, et toi, consul, et tu me remercierais ; je m’appelle Octave mais vous m’appelleriez Auguste : et nous nous amuserions bien. La seule différence, c’est que je petit jeu d’Auguste n’était pas innocent.

    Il n’est donc pas question ici de rien étudier : tout le monde sait jouer à ce jeu. On dira peut-être qu’Auguste était un grand homme ; je le sais  bien. Il n’avait même que dix-huit ans quand cela lui arriva : ce qui rentre dans nos principes.Auguste n’était pas raisonnable puisqu’il ne savait pas vaincre toutes ses passions : mais il avait l’air d’être  maître de lui-même. Une seule passion faisait taire toutes les autres. Il égorgeait quand cette passion l’ordonnait ; il pardonna quand elle lui en donna le conseil. Livie avait peur quand elle parlait de clémence ; c’est ce qu’Auguste appelait un conseil de femme. Il le suivit, parce que la soif de régner, qui étouffa dans Agamemnon l’amour paternel, fit taire dans Auguste le plaisir de la vengeance.

    Tels sont presque tous les grands hommes. En eux c’est une passion dominante qui agit seule : ce mobile unique les pousse sans distraction, et ils avancent sans cesse vers le but de leurs désirs, sans que les circonstances les favorisent. La plupart des hommes ont trop de désirs et de goûts différens. La volonté change, ils reviennent sur leurs pas, et, toujours agités, ils n’avancent jamais ; mais l’intelligence est la même : c’est une passion unique qu’il faudrait ; mais on n’a presque jamais ce moyen de succès.

    La raison serait encore plus infaillible. Mais la raison manque toujours. C’est parce qu’on adopte tacitement ces principes qu’on ne reconnaît point d’hommes supérieurs parmi les contemporains. Quelques éclatans que soient les talens d’un homme, on les rabaisse en leur assignant une cause honteuse.

    Quand on vantait Démosthène aux Athéniens, les Athéniens répondaient à ce prétendu miracle de l’intelligence humaine que tous ses beaux discours sentaient l’huile : ils disaient vrai en déraisonnant. C’était l’envie, passion basse, mais clairvoyante comme toutes les passions, qui résolvait alors le problème qui nous occupe. Aujourd’hui, c’est une petite passion, qui nous fait rire, au fond du cœur, des Athéniens jaloux de Démosthène. La raison concilie tout cela, à ce qu’il me semble ; le talent de Démosthène, ainsi que tous les talens, sont dans l’huile.  Les Athéniens avaient tous l’intelligence d’acheter de l’huile ; mais ils n’en avaient pas la volonté. Démosthène était ambitieux, les Athéniens étaient jaloux ; l’un ne vaut pas mieux que l’autre, cela se détruit : reste le talent qui distinguait Démosthène entre tous ses concitoyens.

    D’après la connaissance que nous avons de notre propre cœur, nous ne pouvons pas croire qu’un homme s’élève au-dessus de nous par la force de sa raison ; nous aimons mieux imaginer une cause cachée. Nous dirions volontiers : Toute vertu vient du vice. Le succès seul n’est pas une preuve de raison, puisqu’une passion suffit pour obtenir des succès. Cela est vrai ; mais ce que j’admire dans les grands hommes, c’est la puissance de l’intelligence humaine, même lorsqu’elle est le ministre de nos passions.

    Ce que j’admirerais davantage serait un bon résultat, sans mélange, obtenu par la raison. Le soleil m’éblouit de ses rayons, mais ce n’est pas à lui que j’aime à penser quand je le vois.

   La société fait de ces soleils quand il lui plait, elle les éteint à son gré. L’homme qui n’écouterait que la raison serait grand par cela seul ; il n’aurait point la passion de briller qui fait faire de si grandes choses : il aurait le sentiment de sa dignité. Sans orgueil comme sans envie, il ne mépriserait point les favoris du roi, ni ceux de la fortune ; il verrait tout d’un œil calme, même la déraison. Ce ne serait point un spectacle nouveau pour lui, il se rappellerait qu’il a été mille fois pris aux pièges des passions. Il nous connaîtrait tous ; mais il serait lui-même une énigme pour le plus grand nombre d’entre nous.

    L’homme connaît l’enfant parce qu’il l’a été. Mais l’enfant ne connaît pas l’homme. Celui dont je parle nous serait supérieur par la volonté ; mais il resterait notre égal par l’intelligence.

    Y avait-il des hommes de cette espèce dans le sénat d’Auguste ? Pourquoi pas ? Dans ce cas la métamorphose d’Octave ne les étonnait point ; ils n’en étaient point irrités ; ils jouissaient des fruits de la nouvelle tige entée sur cet arbre, sans souvenirs amers, sans admiration insensée.

    Le grand Condé pleurait d’admiration lorsqu’il voyait la clémence d’Auguste. Ce trait prouve plus pour l’admirateur que pour le clément. Condé, comme tous les militaires, avait de la franchise et de la loyauté ; il se laissait emporter à la désobéissance apr humeur ; il s’irritait d’une punition injuste, comme un enfant des arrêts qu’il n’a pas mérités. C’est ainsi que Condé devint conspirateur par bouderie. C’en était fait, toute l’histoire de France était changée. Mais heureusement pour la France ce petit caprice n’était point une passion. Condé était un grand homme ; Condé n’avait point la passion d’Auguste, il ne pouvait donc pas en comprendre le langage. Il croyait entendre la voix de la raison qui est tranquille au milieu d’une tempête politique et dit : «  Je suis maître de moi. » A cette voix qui lui rappelait ce qu’il avait fait, ce qu’il avait pu faire, il versait des larmes.

    Les larmes du grand Condé ont fait, comme on le sait, la fortune du rôle d’Auguste dans Cinna. Les premiers auditeurs, distraits par les cris d’Emilie, n’entendirent point Auguste, quoiqu’ils eussent tous assez d’intelligence pour le comprendre. Quoiqu’il en soit, «  Je suis maître de moi » mène à tout. Dans les arts, dans les sciences, à la guerre comme à la tribune, au sénat d’Auguste comme à celui de Trajan, qui n’est pas maître de soi n’est rien que par le hasard des circonstances.

    Quand Auguste était maître de lui, il faisait le bonheur du monde, quoiqu’il n’obéît pas à sa raison. Un simple sénateur, le plus raisonnable de tous, ne pouvait travailler qu’à son propre bonheur. Voilà pourquoi la raison, dans certains cas, n’est pas si utile aux peuples que les passions. Voilà pourquoi il est de l’intérêt de la société de les récompenser. On les encourage, parce qu’on en a besoin, faute de mieux. Tout le sénat ne pouvait faire aux Romains autant de bien qu’un seul mot d’Auguste.

    Mais, toutes les assemblées, de l’espèce de  celles dont nous parlons, ne sont pas aussi entravées dans leur marche que celle d’Auguste ou de Trajan. Il y en a qui sont revêtues d’un pouvoir moral, indépendant de celui qui gouverne. Le sénat de César était dans ce cas. Il s’agit de savoir si le sénat renversera César, ou s’il sera lui-même détruit ou enchaîné ; mais en attendant l’événement, quel qu’il soit, il n’y a point de tribune. Dans les assemblées du premier ordre, comme à Athènes,  un orateur n’a point de supérieur au-dehors, et il n’y a que des égaux dans le forum. Ici, au contraire, les orateurs sont liés par les devoirs que chacun d’eux est tenu de remplir. Tout est un sujet de contestation au forum ; là, au contraire, il y a des maximes sacrées et indiscutables. Discuter sur les droits de César, ce n’était pas émettre une opinion d’orateur, c’était parler en conspirateur. Dans les assemblées de cette espèce, la guerre se change en joute : c’est un carrousel où tout a été réglé d’avance.


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