Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle : ASSEMBLÉES QUI SONT CENSÉES EXERCER UNE PARTIE DU POUVOIR - 3

Publié le par Joseph Jacotot






Pages 363 à 366



ASSEMBLÉES
QUI SONT CENSÉES EXERCER UNE PARTIE DU POUVOIR

Troisième partie

DES FORMES



    Les formes sont des conventions. Cette langue, que personne ne peut deviner, doit être connue de l’orateur. Plus elle est arbitraire et indépendante de la raison, plus l’orateur en dépend, une faute contre cette grammaire fabriquée au hasard est impardonnable ; elle excite le rire ou l’indignation. Les plus sacrées de ces règles sont celles que l’assemblée n’a point faites.

DE L’ÂGE

    Pour assurer la pureté de ce langage imposé, on prend toutes les précautions imaginables. L’orateur doit être vieux : il s’agit d’un idiome qu’on apprend bien que dans la vieillesse.

DE LA RICHESSE

    On préfère l’orateur riche à celui qui ne l’est pas. La richesse n’est un mérite ni un démérite ; mais on croit y trouver une garantie.

    Ces grandes questions, et mille autres de même nature, qu’on discute sérieusement dans ces assemblées, sont susceptibles de développemens infinis pour et contre. L’expérience a été faite plusieurs fois. Oui et non ont été dits tout à tour non seulement par des partis différens, mais par la même faction, et toujours avec la même dignité ou la même fureur.

    Là, comme à Athènes, c’est donc la rhétorique et non pas la raison qui parle par la bouche des orateurs. Cela posé, la méthode est la même pour les variétés, les espèces et les genres d’assemblées. Il suffit, dans tous les cas, de savoir un discours et d’y rapporter tous les autres. Nous choisissons Mirabeau, et nous savons le réfuter dès que nous l’avons bien compris. Un autre orateur pourrait également nous servir de modèle, puisqu’ils suivent tous exactement la même route. Chacun d’eux sent sa faiblesse, et cherche un appui dans la force matérielle et morale. Le talent consiste à cacher cette marche au vulgaire, et à le persuader qu’on parle raison : or nous avons déjà dit que tout l’édifice social était au-dessus de la raison ; par conséquent, raisonner pour l’attaquer ou le défendre, c’est parler en l’air, c’est vouloir expliquer un mystère.

    Tout ne peut donc se passer qu’en discussions, en disputes qui ne prouvent rien ; et comme ces disputes sont des combats, et que le succès d’un combat dépend de l’adresse ou de la force, et non de la raison du combattant, il ne s’agit donc, en dernière analyse, que d’apprendre à déraisonner dans tel ou tel sens. C’est ce que la passion fait à merveille, et avec une apparence de bonne foi et de raison qui surprend et persuade souvent ; mais je prétends que, dans cette guerre, comme dans tous les genres de guerre, lorsque le devoir nous y appelle, et qu’on doit se battre par obéissance et par vertu, par soumission à l’ordre que Dieu a établi, et que nous ne pouvons pas comprendre ; quand enfin la raison le veut dans ce sens, je prétends, dis-je, que c’est elle encore qui doit toujours l’emporter.

    La raison calme, la méditation dégagée de tout intérêt personnel, jugent de ce qu’il faudrait dire. Et le sophisme le plus séduisant, le plus vraisemblable sera toujours l’ouvrage de celui qui sait le mieux ce que c’est qu’un sophisme.

    Qui connaît la ligne droite s’en écarte quand il le faut, autant qu’il le faut, et jamais trop.

    La passion, quelque supériorité qu’elle nous donne, peut s’éblouir elle-même, puisque c’est une passion. La raison voit tout comme il est. Elle en montre, elle en cache aux yeux autant qu’elle juge convenable, ni plus ni moins ; mais quand il s’agit surtout de deux orateurs en présence, celui que la passion dirige sentira qu’il est reconnu : il se troublera, et cette distraction ne peut que nuire au développement de son talent, quel qu’il soit.

Soyez donc maître de vous dans ces batailles : c’est la première règle de l’improvisateur.




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