Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle : DE L’ÉLOQUENCE DU BARREAU - 1

Publié le par Joseph Jacotot





Pages 370 à 374



DE L’ÉLOQUENCE DU BARREAU
Première partie



    Un petit nombre d’hommes sont destinés à la tribune.
  
    Mais le barreau est une profession exercée par toute la terre en faveur de l’opprimé qu’il faut sans cesse défendre contre les attaques qui se renouvellent à chaque instant. La société s’est réunie pour convenir des droits et des devoirs de chaque membre. Toutes les institutions sociales sont établies pour nous forcer à remplir nos devoirs, et pour nous assurer l’exercice de nos droits.

    Ces devoirs et ces droits sont des conventions sociales ; comme les langues, elles varient d’un peuple à l’autre : ce qui fait, selon l’expression de Pascal, que la justice est plaisante aux yeux de la raison, puisqu’elle change d’avis suivant les temps et les lieux. L’obéissance que nous devons à  cette justice civile est encore un mystère de la société. La loi le reconnaît elle-même : la chose jugée, dit-elle, n’est pas la vérité. Mais vous devez vous y conformer comme si c’était la vérité. Le juge, comme le législateur, peut se tromper ; la loi, l’arrêt ne sont pas des leçons de raisonnemens : ce sont des obligations qu’on vous impose.

    Il ne s’agit pas d’y soumettre votre raison mais vos actions. La pensée d’un homme est indépendante de celle d’un autre homme ; mais les mouvemens du corps sont réglés dans l’ordre social par une volonté étrangère.

    Le corps social se compose de corps d’hommes qui se meuvent, non point par la raison de chacun d’eux, mais par des raisons de convention qui n’ont rien de commun avec la raison, puisque la raison ne change point, et que ces raisons diffèrent d’un pôle à l’autre.

    Même quand ces raisons arbitraires sont d’accord avec la raison universelle, elles sont encore autre chose que de la raison ; car elles ne tirent pas leur puissance de cette conformité passagère qui n’est due qu’au hasard.

    Il ne suffit pas de régler ses actions d’après les lois, il faut encore dire, dans certains cas, pour l’exemple, qu’elles sont l’ouvrage de la raison. Le droit romain n’est certainement pas la raison écrite ( pour les Chinois par exemple) mais c’est une raison écrite qui est supposée être la raison sur quelques parties du globe. Tant qu’on ne fait que penser, on est homme ; dès qu’on parle, on devient citoyen, et toutes les paroles doivent être en harmonie avec la parole de la société qui règle tout ce qui tient au physique.

    La moindre discordance, la plus légère cacophonie est punie sévèrement ; je dis plus, elle est punissable. On reste dans le même ton, et l’on croit qu’on est dans le ton. Mais on s’aperçoit bientôt de l’erreur où l’on était quand on en change soi-même, ou quand on va dans un autre pays. S’il n’y avait pas d’étoiles, nous nous croirions sur une terre fixe et immobile.

    Ce que nous faisons, ce que nous disons au barreau comme à la tribune, comme à la guerre, est donc réglé par des suppositions. Tout est fiction. Il n’y a que la conscience et la raison de chacun de nous qui soit invariable.

    L’état de société est fondé d’ailleurs sur ces principes. Si l’homme obéissait à la raison, les lois, les magistrats, tout serait inutile ; mais les passions l’entraînent, il se révolte, il en est puni d’une manière bien humiliante. Chacun de nous se trouve forcé de chercher un appui auprès de l’un contre l’autre.  Dans cette dure nécessité que l’homme a créé par sa faute, il ne doit pas se plaindre d’obéir aux raisons d’autrui, puisqu’il ne veut point suivre, sur une route invariable, le guide infaillible qui lui avait été donné pour se conduire.

    Il ne lui reste plus qu’à marcher aveuglément et d’après les ordres dont il ne comprend pas toujours le but, et qui se contredisent quelquefois. S’il trouve, dans cette infinité de lois, une anomalie qui l’arrête, ce n’est jamais sa propre raison qui doit lever la difficulté : le cas a été prévu, un autre que lui décide et la décision est censée raisonnable.

    Il est évident que, du moment où les hommes se mettent en société pour y chercher protection les uns contre les autres, ce besoin réciproque annonce une aliénation de raison qui ne promet aucun résultat raisonnable.
Que peut faire de mieux la société, sinon de nous enchaîner à l’état malheureux auquel nous nous vouons nous-mêmes ?

    A Rome, l’homme né libre qui se vendait par l’entremise d’un tiers perdait ses droits à la liberté. Le sacrifice, une fois accompli, devenait irrévocable. En vain sentait-il les regrets, en vain sa raison se soulevait-elle contre les lois qu’il devait subir, la société reposait toute entière sur le maintien des droits de l’homme qui venait d’acheter un autre homme ; les formes sociales avaient été observées dans l’acquisition. Cette raison, supérieure dans l’état social à la raison même, imposait silence au vendu.

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