Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle : DE L' ELOQUENCE DU BARREAU - 2

Publié le par Joseph Jacotot







Pages 374 - 375


DE L’ÉLOQUENCE DU BARREAU
Deuxième partie



    Platon a dit que les hommes seraient heureux si les rois étaient philosophes, ou si les philosophes étaient rois. Cela est faux. Un roi philosophe ou un philosophe roi font partie de la société qui impose ses lois même à celui qui règne. Il n’y a pas tant de différence qu’on le croit entre les organisations sociales, quant aux effets de ces organisations différentes pour le bonheur des peuples.


    Le peuple, c’est-à-dire, le plus grand nombre, ne prend aucune part à ces discussions obscures qu’il ne comprend pas et ne voudra jamais comprendre. C’est moi, individu, qui ai besoin, pour mon intérêt particulier, que tel roi soit philosophe, ou que tel philosophe soit roi ; je crois voir mon bonheur dans ce changement, et je me persuade aisément que j’y vois le bonheur public. Mais ces bonheurs différens, au dire de chacun, sont comme les raisons différentes ; ils ne sont pas le bonheur, comme elles ne sont pas la raison.

    Il n’y a qu’une raison ; or, elle n’a pas organisé l’ordre social : donc le bonheur n’y saurait être. Faites toutes les constitutions qu’il vous plaira, on ne fait pas avec cela du bonheur pour la société. Je suis d’un avis, j’ai des préférences sans doute ; mais c’est comme citoyen que je montais à la tribune ; j’ai aussi été à la guerre, et j’aurais voulu pouvoir détruire toute l’armée ennemie : tout citoyen le ferait s’il le pouvait ; mais la raison se tait dans de pareils momens. L’intérêt seul se fait entendre ; il n’y a point d’hommes de part et d’autre, il n’y a que des soldats et des citoyens : on fait son devoir sans doute, c’est une vertu ; mais ces vertus ne seraient pas nécessaires si nous étions raisonnables. Nous ne le sommes pas, nous ne le serons jamais : de là l’ordre social dont personne ne peut changer la nature.

    Lisez l’histoire d’un peuple, c’est l’histoire d’un autre peuple. La philosophie ne peut rien sur cet ordre immuable qui ne vient pas de la raison, mais des besoins que le défaut de raison a fait naître. Et cela pour toujours.


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