Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle : DE L' ELOQUENCE DU BARREAU - 4/1

Publié le par Joseph Jacotot




Pages 378 et 379 manquantes



Pages 380 à 384

DE L'ÉLOQUENCE DU BARREAU
Quatrième partie - 1




L'avocat ne peut pas jouir de ce privilège d'un homme qui parle à ses égaux. Il parle, lui, à ses supérieurs qui le rappellent à la question quand il s'en écarte. Il peut, sans doute, préparer sa plaidoirie; mais au criminel, mais à la réplique, la question change de face à chaque instant: l'avocat qui n'a pas l'habitude de l'improvisation peut diriger ses clients par des conseils de cabinet, écrire des mémoires éloquens; mais il ne triomphera point à la barre.

Comment la méthode de l'Enseignement universel s'applique-t-elle à cette espèce d'improvisation? C'est ce qui me reste à vous développer. Je suppose donc qu'un jeune homme qui a fini ses études se présente à vous pour apprendre à plaider; car vous savez que nous n'allons chercher personne, et nous n'ignorons pas que nous ne sommes pas nécessaires à qui veut acquérir ce talent ou tout autre.

1° Faites apprendre par coeur le plaidoyer de Gochin pour Rapalli contre sa femme, sur cette question: Si la crainte de manquer une fortune ôte la liberté à la personne qui s emarie contre son inclination?

Le choix du plaidoyer est arbitraire; mais j'indique celui qui a fait l'objet de nos études. Il est nécessaire d'avoir un terme de comparaison auquel on rapporte tout dans la suite des exercices. C'est la méthode générale dans l'Enseignement universel. Dès qu'on sait un peu le plaidoyer, on le répète chaque jour en entier, puis on commence à le lire avec attention pour le comprendre: c'est en vain que vous écouterez les observations d'un maître, vous ne les retiendrez que si les faits qui lui ont suggéré ces réflexions sont sans cesse présens à votre pensée. Vos propres réflexions s'effaceront elles-mêmes peu à peu si vous oubliez le fait qui leur a donné naissance.

La lecture de ce qui va suivre ne peut donc avoir ni intérêt, ni utilité pour ceux qui n'ont pas la patience ou le temps de faire l'étude que je recommande comme un préliminaire indispensable.
Vouloir juger d'une expérience sans en suivre le procédé dans tous ses détails, n'est pas d'un homme raisonnable.
Douter d'un résultat qu'on n'a pas obtenu soi-même est d'un sage.

Décider hardiment qu'on sait d'avance quel effet doit produire dans la tête d'un homme tel assemblage de connaissances qu'on n'a pas, c'est une présomption qui est malheureusement aussi commune que le charlatanisme. Nous ne nous corrigerons ni les uns ni les autres de promettre plus que nous ne pouvons, et de juger témérairement du possible ou de l'impossible, par des axiômes de métaphysique.

Il faut se défier également de la vanité qui croit pouvoir tout, et de la vanité qui assure que les résultats que nous n'avons point obtenus sont impossibles. Si cela était faisable, un homme comme moi le ferait, ou du moins le devinerait, ou enfin le comprendrait.

Je ne l'ai ni fait, ni deviné, ni compris: vous voyez bien que cela est impossible. Ce raisonnement est décisif, d'ailleurs, j'ai prononcé, je n'en reviendrai pas. Cette sottise, sans être plus raisonnable, est pourtant moins grave que la mauvaise foi de celui qui me disait poliment , à moi, en lisant les compositions d'un de mes élèves de dix ans: C'est admirable! C'est sublime! C'est incroyable! Mais il faudrait voir écrire.


On reproche aux académiciens de dire entre eux:

Nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis.

Nous sommes tous académiciens sur ce point. Moi, qui ne suis plus académicien, je crois que celui qui dit tout cela a autant d'esprit que moi, et moi autant que lui, quel qu'il soit. Je le prie de ne pas se fâcher, et de croire, sur ma parole, que si cette découverte prouvait ma supériorité sur un autre, elle démontrerait ma supériorité sur moi même puisque je ne l'avais pas faite hier. Or, je ne pense pas que j'aie acquis de l'esprit.





Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article