Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle : DE L' ELOQUENCE DU BARREAU - 4 / 3

Publié le par Joseph Jacotot




Pour lire depuis le début de l'ouvrage

Pages 386 à 390




DE L'ÉLOQUENCE DU BARREAU
Quatrième partie - 3


Une âme sensible, etc., jusqu'à de contrainte et de violence.

L'orateur donne ici l'explication du mot alléguer qu'il a prononcé dans sa première phrase. Tout le procès est dans ce mot, comme vous le verrez. Généralisant cette observation, je me dis, toutes les fois que je lis un mémoire ou un plaidoyer: Quel est le mot principal? Et je compare les marches suivies par l'orateur dans tous les cas. Voilà les synonymes de développemens.

Cochin renferme ici toutes les objections de la partie adverse, dont il a soin d'atténuer l'effet par la supposition qu'il fait d'un cas qui n'existe pas, en parlant d'une femme follement éprise de quelque passion: faites remarquer que cette ruse est celle des commérages; que tout le monde a assez d'esprit pour enfoncer ainsi tout doucement le poignard; que ce n'est pas l'intelligence qui manque, mais qu'il faut remarquer ce qu'on fait naturellement tous les jours, afin d'apprendre à le faire avec art.

La dignité etc., jusqu'à de leur famille.
Voilà le développement de l'idée primitive: il ne suffit pas.
Je remarque aussi que je dis tous les jours mais, et je grave dans ma mémoire cette forme du mais oratoire; j'aurai donc soin de comparer encore ces formes nouvelles.
Ces formes ont pour but de changer la question, et de présenter la cause sous la forme la plus favorable à notre client.

Il y en a peu, etc., jusqu'à de tous les engagemens.

Ce paragraphe est une répétition de la première phrase; il contient les faits principaux du procès. Voici l'ordre dans lequel les idées de la première phrase se succèdent dans cet alinéa:
Union - Liberté et consentement - former - noeuds sacrés - indissolubles - liberté et consentement - indissoluble - alléguer - prétendu - termes vagues - sacrés.

Ainsi l'orateur se répète sans cesse sans se répéter jamais. Un petit nombre d'idées combinées, et répétées sous diverses formes, suffisent donc pour faire un discours. La véritable différence tient donc aux faits, qui ne sont jamais les mêmes. Je puis donc faire des synonymes de discours, ils sont tous l'un dans l'autre, et dès que j'en saurai un, j'y rapporterai facilement tous les autres.

Le sieur Rapalli, etc., jusqu'à de rompre.

Dans la suite du discours, l'orateur a laissé échapper à dessein les mots folle passion. On pourrait le lui reprocher: il termine en répondant indirectement à l'objection qu'on pourrait lui faire, mais il reste dans l'unité car il répète sacrée et indissoluble.

Ici finit l'exorde. Il est visible que l'ordre des paragraphes pourrait être différent, et que le discours pourrait commencer par la fin; mais cet ordre serait le signe d'un sentiment différent. Ce serait en quelque sorte commencer par demander excuse: l'adversaire aurait compris le sens de cet ordre de pensées, et n'aurait pas manqué d'en tirer avantage.

On voit que chaque mot, chaque expression, chaque explication, chaque dévelopement, ainsi que l'ordre de toutes ces parties entre elles, sont autant de signes différens de pensées et de sentimens divers. Que l'orateur doit prendre garde de ne point se trahir en employant tout cela au hasard et sans réflexion; comme il doit épier son adversaire afin de deviner tout ce qu'il a dans l'âme pour lui répondre, et tirer partie de la plus légère inadvertance. Le barreau est un champ clos.

Dès le premier jour on s'exerce à parler en renversant les paragraphes de l'exorde; puis on donne une phrase, une idée seule par où l'élève doit commencer en improvisant les liaisons nécessaires dans le nouvel ordre qu'il est obligé d'inventer sans préparation.

Remarquez en outre qu'on peut plaider toutes les causes de Cochin en suivant la marche de notre plaidoyer, et réciproquement, qu'on peut plaider contre Rapalli en se dirigeant d'après un plaidoyer quelconque pris pour modèle.
Vous reconnaissez bien notre méthode. On prend un livre, et l'on y rapporte tous les autres.

On vous demandera pourquoi vous décorez cet Enseignement du titre d'Universel? Vous pouvez répondre, si vous avez un moment de loisir, que ce nom lui a été donné parce qu'il est applicable à tout, et vous pouvez m'adresser ceux qui veulent apprendre quoi que ce soit.
On vous dira peut-être: Puisque je conviens que toute méthode est universelle de sa nature, pourquoi donné-je ce nom de préférence à la nôtre? Vous répondrez que, jusqu'à présent, elle est la seule qui mérite ce titre, puisqu'il n'est pas encore venu dans l'idée d'un maître d'écriture, par exemple, de croire qu'il pût diriger quelqu'un dans l'étude des mathématiques ou de la logique. Voilà ce que vous répondrez, ou bien vous garderez le silence; et vous obtiendrez le même résultat, quelque parti que vous preniez.

Vous ne serez pas compris de ceux qui ont le dessein prémédité de ne pas comprendre.




Commenter cet article