Enseignement universel Musique, pages 11-16

Publié le par Joseph Jacotot


Première leçon



Faites asseoir l'enfant en face d'un piano


Beaucoup de savans vous diront que ce n'est pas le métier de tout le monde de faire asseoir un enfant en face d'un piano. Que de choses dans un menuet, disait Marcel. La position du corps, des bras, des mains, des coudes, des doigts. Il y a une infinité d'attentions délicates dont vous êtes tous incapables. De là les mauvaises habitudes, les mouvemens d'épaule, les mains en l'air qui cherchent et accrochent gauchement les touches, les doigts qui s'y collent ou les frappent lourdement comme des baguettes à ressort, en s'étendant tout d'une pièce au lieu de les effleurer légèrement et avec grâce. Ce pouce éloigné de la main ne sera jamais prêt au moment où il doit faire son devoir. De là un jeu de tâtonnement et par saccades; rien de moëlleux; peut-être vaincra-t-on grossièrement les premières difficultés; mais tout étant difficile pour qui ne sait pas s'y prendre, il viendra, dès les premiers jours, des obstacles insurmontables; l'enfant se rebutera, le maître ignorant s'obstinera; mais en vain emploierez-vous les menaces, les punitions, l'élève se desséchera dans les larmes; malheureux forçat attaché au piano, il périra sur cette roue ou, s'il résiste, cette machine jouera du piano comme on joue des castagnettes. Tout cela parce qu'un ignorant a eu l'orgueil de ne pas consulter un savant qui lui aurait appris à s'asseoir comme les élèves de l'ancienne méthode, dont aucun n'est mal assis grâce aux principes.

Si vous écoutez les savans, vous ne ferez jamais rien. Un savant est une véritable machine à objections. De courage, mes chers élèves: soyez hommes une fois. Imitez-moi. Je ne sais pas m'asseoir avec grâce en face d'un piano et tous mes enfans n'y font pas plus mauvaise contenance que les autres.

- Mais quand votre enfant sera assis, que lui direz-vous ?  demande un pianiste.

- Un moment, M. le Musicien, s'il vous plait. je n'ai point de raisons pour douter de l'intelligence des musiciens, mais l'expérience m'a instruit. On a prétendu que j'étais obscur, que je rabâchais sans cesse des choses inutiles et que je coulais trop légèrement quand il était question d'expliquer la marche des exercices. Par exemple, dans le premier volume, en parlant de lecture, je me suis contenté de dire que le maître disait " Calypso, Calypso ne, " etc. et que l'élève répétait. Hé bien un philologue m'a avoué qu'il avait eu toutes les peines du monde à débrouiller ce chaos, et que sans l'habitude qu'il a de déchiffrer les vieux manuscrits, il ne serait jamais sorti de ce labyrinthe. J'aurais dû dire : " On prend un livre " ; encore faute de spécifier quel livre, le savant serait-il resté immobile dans sa bibliothèque, comme l'âne de la fable entre les deux boisseaux d'avoine: car telle est la supériorité de l'homme, qu'il fait la bête quand il lui plait, mais la réciproque n'a pas lieu. Je ne comprends pas est le grand mot, la grande objection contre l'enseignement universel.

- Mais vous avez beau dire, mon cher maître,je ne vous comprends pas toujours et je suis pourtant un de vos disciples. Je crois, moi, à votre méthode pour ce que j'ai vu, mais quant à la musique, j'avoue que je n'y crois point.

- Niez-vous l'application?

- Non, mais...

- Voilà une réticence qui vous trahit. Combien de fois avez-vous été pris pour dupe en niant un résultat dont vous ne conceviez pas la possibilité?

- Oh, très souvent, je l'avoue!

- Hé bien! Soyez modeste! Et quand il vous prendra fantaisie de trancher, comme les savans de la vieille, souvenez-vous que vous n'êtes pas fort quand il s'agit de juger de la possibilité d'un fait que vous ignorez. Ne coyiez-vous pas qu'un enfant ne pouvait pas écrire en français comme les grands écrivains?

- J'ai vu le contraire.

- Ne regardiez-vous pas comme impossible l'application de la méthode à l'étude du latin?

- Je pensais qu'il était nécessaire de commencer par les principes mais j'ai abjuré cette erreur.

- Pourquoi ne le dites-vous pas tout haut?

- C'est que je n'ose pas attaquer en face le préjugé public, je ne suis pas frondeur de mon naturel.

- C'est que vous n'êtes pas convaincu.

- Mon cher maître, je vous assure...

- N'assurez pas, et surtout, point de condescendance pour un individu dont l'opinion ne peut faire loi. Je le vois bien, vous avez été ébloui par quelques faits isolés mais vous n'avez pas l'entière conviction; dans ce cas, il faut se taire et continuer à regarder les faits avec attention. Ne craignez point surtout de me déplaire en manquant à défendre mon système. Vous oubliez toujours qu'il ne s'agit pas de moi; que c'est dans votre seul intérêt que je parle. Si je dis la vérité, profitez-en, j'en serai charmé. Si vous croyez que je suis dans l'erreur, n'adoptez point la méthode, je n'en serai point irrité. Mon système ne m'est bon à rien et votre amitié m'est précieuse. L'envie d'être utile m'a fait tant d'ennemis, leur plaisante colère m'a tant fait rire, qu'ils ne me pardonneront jamais les sottises qu'ils débitent. Pardonnez-moi seulement l'opiniâtreté de mon zèle et je n'en demande pas davantage.

- Mais mon cher maître, vous ne savez peut-être pas que vous êtes fort difficile à contenter. On ne peut pour ainsi dire qu'aller machinalement lorsqu'on fait route avec vous. C'est ce que nous reprochent les antagonistes et ces reproches me font peur. A chaque essai nouveau nous contestons d'avance le résultat annoncé. Il se montre et nous fesons un pas forcément. Oserai-je vous l'avouer, il m'est arrivé quelquefois de désirer tout bas que le succès trahit vos espérances.

- C'est une faiblesse que je connais très bien. Il n'y a rien de nouveau pour moi dans cet aveu. Mais rassurez-vous, vous n'êtes pas le seul qui ayez besoin que l'enseignement universel soit une chimère. C'est le sort de cet amas de criailleurs qui vous épouvantent. Celui qui n'a pas cru à l'expérience sur les langues ne peut guère désirer que l'universalité soit démontrée. C'est une petite consolation de pouvoir dire: " J'ai nié l'application aux langues, il est vrai; le fait m'est démontré aujourd'hui, j'en conviens. mais je n'avais pourtant pas un tort complet, car la méthode ne peut être appliquée à l'étude de la musique."

Un autre dit: " Je serais perdu de réputation littéraire. Je suis le coq de mon endroit en fait de belles lettres et de métaphysique; on sait que j'ai des enfans. Né frondeur, j'ai parlé avec mépris de la vieille routine, j'ai ma méthode à moi; je commence par la grammaire générale et tout le monde m'admire. Si j'enseigne la musique à mes enfans par la méthode du Fou, ils seront musiciens à la vérité mais me voilà, moi philosophe du pays, devenu bête de somme et attelé au char du charlatan. J'aime bien mieux que mes chers petits ne sachent jamais une note. Je leur apprendrai d'ailleurs la métaphysique de l'art avec les mots basse fondamentale et double emploi; il n'en faut pas davantage s'ils ont mon aplomb, pour inspirer une terreur panique aux bonnes gens. Ils ne seront pas musiciens mais ils jugeront les musiciens. Périsse l'enseignement universel.

Un lecteur de la Quotidienne ne fait pas tant de façons. Il va droit au but.
- Que veut cet homme?

- C'est une méthode Monsieur.


- Pourquoi faire?


- Pour tout apprendre.


- Allez , imbécile, vous prenez mal votre temps, il fallait dire cela plus tôt. Vous auriez pu brailler cela dans un club, on aurait fait mention de vous au procès verbal; peut-être auriez-vous obtenu les honneurs de la séance et l'accolade fraternelle du président en bonnet rouge. Aujourd'hui, voyez-vous, il ne s'agit pas d'apprendre vite; on apprend lentement; c'est bien comme cela. Il vaudrait mieux qu'on n'apprit pas du tout. Mais enfin les collèges sont vieux, c'est toujours une petite garantie.



- Quelle horreur ! s'écrie un abonné de la Pandore, un ami des lumières. Fi, Monsieur l'obscurant, bon homme de lettres que vous êtes, pourquoi tenir ainsi le peuple dans l'ignorance?


- Belle question! Pour un homme d'esprit, vous ne montrez pas beaucoup de sagacité.


-Le peuple n'est jamais plus soumis aux lois que lorsqu'il connaît ses devoirs; l'instruire, c'est travailler à son bonheur.


- Assez, libéral! nous savons par coeur tout ce que vous allez dire. Le Fou a dit " Connais-toi toi-même". Hé bien, pourquoi voulez-vous que le peuple soit éclairé? Quel est votre but? Quels sont vos projets? Je n'ai pas besoin que le peuple sache lire la Quotidienne, on lui dira ce qu'elle contient; cela suffit. Vous avez besoin, vous qu'il sache lire, pour augmenter le nombre des abonnés de la Pandore qui ne sont hélas que trop nombreux. Voilà pourquoi j'attaque l'enseignement universel et c'est pour cela que vous le vantez. Au moins, moi je suis sincère et je dis toute ma pensée. Vous au contraire vous aimez la réticence parce que vous en avez besoin. Vous avez la sottise de recommander aux pères de familles l'ouvrage du charlatan et vous ajoutez que sa méthode est bizarre; Voilà ce que c'est quand on ne va pas droit, quand l'allure n'est pas franche: on ne sait ce qu'on dit. La méthode propose un moyen court d'apprendre une langue quelconque et vous la prônez; l'auteur déclare que ses enfans écrivent aussi bien que vous qui vous en piquez et cela vous a paru bizarre. Allons donc, Libéral, cela ne vous sied point. Dites franchement qu'on ne peut pas apprendre à écrire comme vous; nous vous soutiendrons et le pauvre auteur sera étouffé dans nos embrassemens.



Voilà mon cher élève les dicours qui vous effraient. Remettez-vous d'une alarme si chaude et écoutez la seconde leçon.





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