Enseignement universel Musique, pages 17 à 21

Publié le par Joseph Jacotot

 



Deuxième Leçon



Montrez la 1ère note du dessus et la 1ère note de la basse; faites les toucher en même tems.

L'enseignement universel a, je l'avoue, l'air d'une mystification pour messieurs les savans. Un journaliste très célèbre reçut un jour une lettre d'un élève sur l'enseignement universel.
Cet homme au courant du possible et de l'impossible, comme doivent l'être nos magistrats en littérature, refusa, dans mon intérêt (disait-il) d'annoncer au public de pareilles balivernes. Je ne savais pas que j'avais tant d'amis.

Cependant il est naturel de se défier de toute universalité depuis la pensée universelle. Mais quel inconvénient de l'annoncer? Nos remèdes, à nous, sont bénins et innocent, la perte de quelques semaines ne doit pas être un obstacle pour les lambins de la vieille routine. Si j'étais journaliste, je dirais en pareil cas: " On le dit, voyez par vous-même. Mais ces pauvres gens sont dans mon cas; il croient bonnement que le public s'intéresse fort à connaître leur avis. Quant à moi, je raconte tout cela pour l'instruction de mes élèves qui m'en prient, persuadé que le dire de la revue Encyclopédique est toujours instructif. "

La Revue Encyclopédique de France se gardera donc bien de répéter ces leçons. Cette corporation a trop d'esprit pour donner dans le panneau. D'ailleurs il est clair que cela est obscur. Comment deviner, dans ce style laconique, qu'il s'agit de se procurer la méthode d'Adam, par exemple? Cette méthode est composée de deux parties.

La première partie contient des exercices préparatoires, des gammes, des principes. Je la mets de côté.

Je prends la deuxième partie qui commence ainsi: mi, sol, ré, ut, ré, mi, ut. Voila ce que doit dire la main droite pendant que la gauche dit: ut, mi, sol, fa, mi, sol, ut.
Mais cela s'apprend successivement. Commencez par faire toucher, en même tems, de la main droit la première note mi et de la main gauche ut. Puis l'enfant répète jusqu'à ce qu'il sache imperturbablement comment avec un piano on peut dire à la fois les deux notes dont il s'agit et quel est le doigt de chaque main qui doit être chargé de le faire parler.

Divaguons maintenant, pour reposer votre attention mes chers élèves, c'est à dire suivons nos amis dans leurs objections. Je vous prie d'observer qu'ils disent que je m'écarte de mon sujet lorsque je leur réponds, ce qui prouverait qu'ils en sont eux-mêmes sortis lorsqu'ils m'ont attaqué. Mais c'est une petite ruse de leur part; en effet, si je ne dois pas répondre sous peine d'être accusé de divagation, les voilà maîtres du champ de bataille. Ils m'appellent par exemple " le bon M. Jacotot. Moi, qui sais ce que parler veut dire, je réponds brusquement que je ne suis pas plus bête que le plus malin d'entre eux et je leur propose un cartel d'esprit. Ce duel là n'est pas défendu, on ne peut pas s'y battre à mort. Cependant les plus fameux, les plus furieux ne sont pas encore venus se mesurer avec moi d'esprit à esprit. C'est dommage, cela ferait un beau coup d'oeil. Enfin le défi tient, et s'ils veulent s'escrimer sans danger et sans compromettre la supériorité de leur génie en ma présence, voici ce qu'ils vous diront:

 

" Puisque Monsieur Adam a fait une méthode, puisque le Conservatoire de France l'a adoptée, on ne peut pas intervertir l'ordre et commencer par la fin."

Cette objection, vieille comme les principes dont elle soutient la légitimité a déjà été résolue dans les volumes précédens et je n'y reviens plus.
- Cependant, mon cher maître, je ne vois pas trop ce que l'on peut répondre à cela!
- Voyez le premier volume.
- Mais le cas est différent, il s'agissait de la langue française que vous savez un peu, et nous croyons que vous la connaissez très bien. Dans notre aveugle confiance, nous vous considérions comme une autorité. Mais ici, il est question de musique et vous n'êtes pas musicien.
- J'aurais bien envie de vous répondre " Tant mieux!" mais je n'ose pas, dans la crainte de faire rire à mes dépens les savans qui nous écoutent. Je me contenterai de vous demander si vous attribuez les progrès de mes élèves à mes connaissances dans la langue française. Dans ce cas, vous êtes le plus dangereux de tous les ennemis que la méthode puisse rencontrer. Car à votre dire, il n'y a plus de méthode. C'est à un maître, c'est à un tel maître, c'est à moi qu'il faut attribuer les résultats que vous prônez tant et qui vous ont émerveillé. Or mon talent, ma supériorité se montre dans mes ouvrages. Le fait est là, vous aurez beau vous extasier. l'homme supérieur qui gémit de votre imbécillité, vous regarde comme un badaud qui baille devant un arlequin qui l'enchante et lui fascine les yeux par quelques tours de passe-passe. Vous n'êtes pas des nôtres, mon cher élève, si c'est là votre portrait.

Un disciple véritable de l'Enseignement universel ne m'attribue aucun résultat. Tout appartient à l'élève qui suit la route et vous pouvez la lui indiquer comme moi.

 

 


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