Enseignement universel Musique, pages 22 à 25

Publié le par Joseph Jacotot

 



Réfléchissez donc et vous verrez que le raisonnement bâti sur le Conservatoire ou sur la revue Encyclopédique n'est pas un raisonnement; ce sont des paroles cousues, comme on fait pour remplir un journal ou un discours académique.

On vous dira qu'il est manifeste que les progrès doivent être bien plus rapides si on commence par exercer la main droite d'abord. Peut-être en effet ce principe est-il évident, je n'ai jamais réfléchi là-dessus. Mais le fait est faux et il ne tiendra qu'à vous de le vérifier. Peut-être les enfans marcheraient-ils plus tôt s'ils commençaient d'abord à ne marcher que d'une jambe? C'est une expérience digne de la vieille méthode. Quant à vous, continuez à faire jouer les deux mains en même tems. Ce serait, s'il fallait choisir, la main gauche qu'il conviendrait d'exercer la première puisqu'elle est censée être moins active que l'autre. Mais enfin nous les mettons ensemble à l'ouvrage. Nous ne préférons point le pouce à l'index. Nous suivons la méthode d'Adam.

On vous dira : " Comment jouer mi si on en connaît pas le nom des notes? Répondez avec respect: " Je vous demande pardon. Une note est distinguée d'une autre par sa forme et par la place qu'elle occupe, or tout cela se voit. L'oeil juge de ces circonstances différentes et si le doigt sait où se placer en pareil cas, il n'en faut pas davantage."

Il n'y a personne qui ne puisse jouer ut de la main gauche et en même tems mi de la main droite. Il voit ce qui est écrit et il entend le piano qui le prononce, quoiqu'il ne puisse dire le nom des sons qu'il vient d'entendre. Le fait est vrai, je vous en donne ma parole d'honneur. Tout le monde peut faire cette expérience, je vous promets qu'elle réussira  si l'enfant le veut.

- Belle méthode: si l'enfant le veut! Et s'il ne le veut pas?

- Je vous l'ai déjà dit, il ne le fera pas. Mais, je vous le répète, il le peut, il en a les moyens, la capacité, et l'intelligence.

- Mais si l'enfant se trompe et prend un doigt pour l'autre, que faire?

- Il faut lui montrer le chiffre qui est placé au-dessus de chaque note et qui indique pour les deux mains quel est le doigt qu'il doit poser sur les touches.


- Un enfant a-t-il l'intelligence assez mûrie pour faire tant de remarques en même tems? Les lignes du papier, le signe qui veut dire main droite, celui qui signifie main gauche, celui qui indique le doigt qui se meut, dans quelle circonstance... Tout cela ne n'accablera-t-il point l'attention peu exercée d'un enfant? Son intelligence encore peu développée suffira-t-elle pour embrasser tant de détails? Et de plus, quel encouragement lui donnerez-vous? Quel prix de tant de peine? Le bruit alternatif de deux sons qui ne disent rien séparément et peu de chose quand on les fait entendre simultnément! Pauvres créatures! Je les vois baîller à l'indispensable répétition. Non, cette méthode fut-elle bonne en théorie, elle serait inapplicable dans la pratique. Mi, ut, Mi ,ut, Mi, ut et toujours mi, ut. Il y a de quoi tomber en syncope. De plus en supposant à l'élève des nerfs comme des cables, Monsieur Adam ne dit-il point dans sa préface que l'on doit savoir la musique avant de se mettre au piano? Or l'autorité de Monsieur Adam vaut probablement celle de Monsieur Jacotot, donc...


- Je vous ai déjà dit, mes chers élèves, que l'autorité n'a rien à faire ici. L'expérience est une maîtresse qui ne subit le joug d'aucune autorité. C'est elle qui nous prescrit des règles de conduite, sans jamais en recevoir. Elle trompe notre attente, elle justifie nos conjectures, mais elle ne cède point à nos caprices, elle se rit de nos syllogismes et n'a point de respect pour la science ni de déférence pour le génie.


* Note de la copiste: ce texte de Jacotot renoue avec les méthodes d'enseignement pratiquées par Couperin, Bach, Rameau, et annonce avec quelle intelligence ce que sont aujourd'hui les méthodes d'enseignement du clavier.

Aucune ne se risquerait plus à faire répéter de longs mois une main puis l'autre.
Aucune ne préconise d'apprendre le solfège avant la mise sur instrument. Au contraire, toutes visent à l'épanouissement de tous les sens ( tactiles, visuels, auditifs, mémoire etc) en même temps, dès la première leçon, et proposent au tout petit comme au grand débutant de découvrir son corps en même temps que le corps de l'instrument et l'outil du langage musical.
D'emblée l'élève y joue des petites pièces à sa portée et les deux mains ensemble. Par la même occasion il découvre ensemble, les deux clefs utilisées pour le piano, clef de fa et clef de Sol.  Lorsqu'il sait bien son morceau, il est invité à cultiver l'oreille en le transposant ici ou là sur le clavier au moyens des mêmes doigtés et mécanismes. Puis on lui fait découvrir la joie de broder sur ce thème pré-défini qu'est le morceau appris par coeur. Les musiciens de l'époque baroque ou du jazz ne procéd(ai)ent pas autrement pour conquérir leur liberté: répétition dans les conditions naturelles du jeu ( les deux mains ensemble et en sollicitant la mémoire auditive et visuelle avant même de connaître le solfège) reconnaissance des harmonies et accords utilisés, réutilisation de ces derniers en transposition, puis ouverture vers la libération du geste et de la phrase.

A final, la contrainte apparente de cette mise en jeu précoce des deux mains se révèle être un formidable tremplin vers plus de liberté.

Voir en particulier le remarquable travail d'un Martenot, méthode de piano vivant toute fondée sur les liens entre sensorialité, imitation, reproduction, improvisation,  qui a révolutionné la conception auparavant très poussiéreuse de l'enseignement musical.


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