Enseignement universel Musique, Pages 26 à 28

Publié le par Joseph Jacotot

 

III. Leçon


Faites répéter les deux premières notes et ajoutez-y les deux suivantes.

Est-ce que vous nous prenez pour des imbéciles? Voici une autre prétention maintenant; dans le premier volume vous affectiez un air de profondeur, vous ne parliez que par axiômes. La Gazette vous a tancé à ce sujet avec beaucoup d'esprit et la Quotidienne en a pleuré avec raison. Aujourd'hui, vous parlez lâchement et par phrases décousues, comme on décrit les pièces d'une machine, comme on expose une suite de procédés à suivre dans un laboratoire de chimie. C'est le style d'une ordonnance. Recipe ceci, recipe cela et vous serez guéri. On a déjà dit avant vous que pour jouer de la flûte il suffisait de souffler et de remuer les doigts. Cette méthode, mère de l'Enseignement universel, n'a pas fait fortune et vous n'avez choisi le piano que pour éviter une terrible objection dont on écrasa dans le tems l'original qui vous sert de modèle. Cette  seule objection suffirait pour abattre votre orgueil, la voici: vous ne pourriez pas enseigner la flûte ou le violon, donc la méthode n'est pas universelle. Sur le piano, les sons se trouvent tout faits, l'élève frappe du doigt à la place indiquée et le mouvement se communique mécaniquement au corps sonore. Il ne faut ici que deux machines, un doigt et un instrument.

Le doigt n'a aucun mérite. La touche est assez large, assez distinguée des touches voisines, pour qu'il soit impossible de se tromper. Avec une flûte c'est autre chose. Il faut de l'oreille d'abord et encore de l'esprit. L'oreille est nécessaire car il n'y a point d'ut sur la flûte. L'instrument est disposé à vous obéir mais il n'exécute que vos ordres. Il dit vrai si vous le lui commandez. Il est menteur quand il vous plaît. Il altère la vérité après vos inspirations. Pour peu que vous changiez d'avis, il en change. Il commence sur un ton et finit la phrase sur un autre. Toujours docile au génie de l'artiste, le violon lui non plus ne le trâhit jamais.  Sa fidélité est à toute épreuve, son dévouement est sans bornes. Le piano au contraire, interprète grossier des sentimens de l'âme, ne sait donner qu'un ut et toujours le même ut. Quand un musicien en demande un autre, il ne peut lui offrir que l'octave.

Avez vous entendu Lafont? Quelle âme! Quelle poésie! C'est mademoiselle Mars qui en parle dans Valérie. La Quotidienne ne fait-elle pas bonne preuve de sens quand elle gémit comme toute personne raisonnable doit le faire en pensant à tout cela?
Le piano reste toujours tel qu'il était en sortant des mains du facteur. Le violon ne commence à vivre que sous les doigts de Lafont. Il n'a de valeur qu'entre les mains du porteur, c'est un morceau de bois pour les autres.

Voilà pourquoi vous avez choisi le piano. Il y a des pianos pour tout le monde, on ne peut pas acheter un violon, il faut le créer et l'Enseignement universel ne va pas jusque là.

Il y a beaucoup de choses dans cette objection là.

je n'ai pas appliqué la méthode à l'étude du violon, je supplie les antagonistes avec tout le respect que je leur dois de me permettre de ne point imiter leur manière de raisonner.  Cela n'est point donc cela ne peut pas être est un enthymème de savant qui n'est pas à mon usage.

Il m'est réellement impossible de démontrer en fait l'universalité de l'Enseignement universel, car après la consommation des siècles, il restera encore une infinité d'expériences à faire. ceci soit dit pour apaiser un peu la fureur de nos amis. Puisse cet aveu calmer un peu leur âme. Non, Messieurs, ne vous tourmentez point. Ni moi ni personne ne fera jamais l'application universelle de l'enseignement universel. Vos successeurs pourront toujours dire aux nôtres ( si nous en avons) : Montrez la flûte! enseignez le violoncelle! etc. et, sans sortir de la musique, il trouveront de quoi espadronner en rugissant contre les universels. Je n'ai donc point appliqué la méthode à l'enseignement du violon, mes bons messieurs, vous voilà contens je l'espère? Mais cette joie ne sera pas de longue durée... Ecoutez bien. Je suis prêt à l'essayer et je crois que je réussirais à rendre encore ce service à qui m'en prierait.


Charlatan, charlatan!! te tairas-tu? dites-vous. Et moi je vous réponds en riant: homme de génie, quelle mouche te pique? Tu n'es plus dans ton bon sens. Ne serais-tu donc qu'une machine que je fais tressaillir à mon gré? Qu'une corde que je fais frémir quand je veux? Qu'un violon dont je tire des sons aigres quand il me plaît? Eh! que t'importent mes promesses à qui croit en avoir besoin? Est-ce une bonne action dont tu me disputes le mérites , ou dont tu m'envies la gloire? Regarde autour de toi, homme de bien. Il y a tant de malheureux qui réclament tes bons offices. Tu ne manqueras jamais d'occasion. Envies-tu la subsistance de tes semblables que j'ai obligés? Homme de mal, tu me ferais horreur... Cette pensée est affreuse et elle ne peut être au fond de ton âme.

Reviens à toi,souviens toi du plaisir, du bonheur dont tu jouis quand tu as fait le bien. Félicite moi de ce que j'ai fait, encourage moi à faire mieux encore, ne me suscite pas des obstacles sans fin, ne me montre pas des difficultés insurmontables. Cache - les plutôt à mes yeux si j'étais tenté de me décourager. Donne moi l'exemple. Fais toi-même ce que je n'ai pas encore fait, ce que mes infirmités et mon âge ne me permettront pas de faire. Tu le peux comme moi.


Allons, mon ami, il y a de l'ouvrage pour tout le monde, quand il s'agit de faire le bien. Ce trésor de bonheur est inépuisable, ni moi ni personne ne peut exciter ta jalousie, ni t'exclure de la part qui t'est due. Il est toujours tems de venir à ce partage. Ton esprit y renoncerait,  que ton  coeur n'y renoncerait jamais.

Je ne puis pas me tromper quand je te juge ainsi, créature faible, bon,  méchant tour à tour. Tu me ressembles. Comme moi, tu fais le   mal par irréflexion et tu souffres de l'avoir fait. Comme moi tu n'es content que lorsque tu veux le bien de tes semblables. On dira de toi ce qu'on a dit de moi: Il dit qu'il veut notre bien mais c'est le propos de tous les charlatans.
Le malheureux qui a dit cela oubliait que tel est aussi le discours d'un honnête homme.

Reste à juger la conscience de celui qui parle et si tu sens, au fond de ton âme, une disposition franche à obliger ceux qui réclament tes services, que t'importe qu'un insensé fasse de l'esprit contre ta vertu? Il est à plaindre, et s'il lit ces lignes, je le vois rougir, quoique seul. Son coeur lui bat, le livre lui tombe des mains, il pâlit...

Reviens à toi, mon frère, lui dirais-je en le serrant dans mes bras. Pleure ta faute, tu le dois, mais rassure toi, elle est réparée. Elle ne te tourmenteras plus puisque tu en gémis.


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