Enseignement universel Musique, pages 7-8

Publié le par Joseph Jacotot

 



Il m'est venu, il y a quelques jours, un de ces messieurs. Il me salue; je le prie de s'asseoir.

- A qui ai-je l'honneur de parler ?
- Je suis français.
- A quoi puis-je vous être bon?
- On dit que vous avez une méthode universelle?
- Oui, Monsieur, à vous servir.
- Je désirerais la connaître, non pas pour moi mais pour quelques enfans qui me sont confiés, et dont les pères veulent absolument que je leur enseigne la musique. Je me suis d'abord défendu en riant, j'ai cru que ces pères devenaient fous; enfin je leur ai représenté, le plus sérieusement du monde, que je ne savais point la musique et que par conséquent leurs instances étaient ridicules. Point d'affaire. Voyez Monsieur Jacotot, il ne sait pas la musique et ses élèves sont tous des petits Rossini, ils vivent, ils éxécutent, ils composent, ils improvisent. Voyez Monsieur Jacotot; ce grand homme!
- Ah Monsieur ! lui dis-je en l'interrompant.
-Cet homme extraordinaire, reprit-il sans m"écouter, vous dira ce qu'il faut faire pour ne pas faire comme vous faites. Nos enfans n'avancent point. Voyez Monsieur Jacotot. Ils ne sortent pas de là. Fatigué de ces plaintes, je me résolus à aller à Louvain et me voici. Allons, Monsieur Jacotot, je vous écoute, parlez, que faut-il faire pour que ces petits mauvais sujets sachent la musique?
- Il faut qu'ils l'apprennent, Monsieur.
- Mais que faut il faire pour qu'ils l'apprennent?
- Il faut qu'ils le veuillent.
- Mais comment donner de la volonté à cette canaille? Voilà, le point. Or, je suis docteur es-lettres et je n'ai pas encore pu résoudre ce problème.
- Ni moi non plus. Je suis pourtant docteur es-lettres, docteur en droit et docteur es-sciences.
-Oh, Monsieur, comment?...

- Remettez-vous, Monsieur le Docteur es-lettres, tout cela ne prouve rien, ce n'est que de l'entourage social. Toutes ces valeurs empruntées n'ont rien de stable. La société donne ou retire à son gré ces costumes qui imposent au vulgaire et ne laisse quand il lui plait, au docteur dépouillé, que sa nullité primitive ou son mérite intrinsèque, qui n'est bon à rien tant qu'il est seul.
Mais laissons là ces boutades d'une philosophie chagrine et rions au moins quand il s'agit de musique. Je reviens à ce que vous disiez. Donner de la volonté à l'élève serait en effet le point principal, car alors il n'aurait besoin ni de vous ni de moi.
Mais je ne crois pas que l'on puisse donner de la volonté à l'homme. Cet être est libre de sa nature. Il cesserait de l'être si on pouvait le forcer à vouloir. On tâtonne, on essaie, on change de moyens, on l'effraie par des punitions, on l'éblouit par des promesses, on le séduit par des caresses. Tout cela prouve la patience du maître. Mais le succès n'est pas le fruit d'une méthode. Ce qui vous réussit aujourd'hui ne produit plus d'effet le lendemain. Puisque vous avez le malheur de gouverner des enfans, vous savez comme moi combien de peine il en coûte. Il faut travailler sans cesse sans autre espérance dans ce laps de temps que de réussir par hasard et par intervalle.



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