Télémaque - Fénelon - Livre Quatorzième, 1ère partie

Publié le par Joseph Jacotot





Cependant Adraste, dont les troupes avaient été considérablement affaiblies dans le combat, s'était retiré derrière la montagne d'Aulon, pour attendre divers secours et pour tâcher de surprendre encore une fois ses ennemis, semblable à un lion affamé, qui, ayant été repoussé d'une bergerie, s'en retourne dans les sombres forêts et rentre dans sa caverne, où il aiguise ses dents et ses griffes, attendant le moment favorable pour égorger tous les troupeaux.


Télémaque, ayant pris soin de mettre une exacte discipline dans tout le camp, ne songea plus qu'à exécuter un dessein qu'il avait conçu, et qu'il cacha à tous les chefs de l'armée. Il y avait déjà longtemps qu'il était agité, pendant toutes les nuits, par des songes qui lui représentaient son père Ulysse. Cette chère image revenait toujours sur la fin de la nuit, avant que l'aurore vînt chasser du ciel, par ses feux naissants, les inconstantes étoiles, et de dessus la terre le doux sommeil, suivi des songes voltigeants. Tantôt il croyait voir Ulysse nu, dans une île fortunée, sur la rive d'un fleuve, dans une prairie ornée de fleurs, et environné de nymphes qui lui jetaient des habits pour se couvrir; tantôt il croyait l'entendre parler dans un palais tout éclatant d'or et d'ivoire, où des hommes couronnés de fleurs l'écoutaient avec plaisir et admiration. Souvent Ulysse lui apparaissait tout à coup dans des festins, où la joie éclatait parmi les délices et où l'on entendait les tendres accords d'une voix avec une lyre, plus douces que la lyre d'Apollon et que les voix de toutes les Muses.

Télémaque, en s'éveillant, s'attristait de ces songes si agréables.

- Ô mon père, ô mon cher père Ulysse - s'écriait-il - les songes les plus affreux me seraient plus doux! Ces images de félicité me font comprendre que vous êtes déjà descendu dans le séjour des âmes bienheureuses, que les dieux récompensent de leur vertu par une éternelle tranquillité: je crois voir les Champs Elysées. Ô qu'il est cruel de n'espérer plus! Quoi donc! ô mon cher père, je ne vous verrai jamais! Jamais je n'embrasserai celui qui m'aimait tant et que je cherche avec tant de peine! Jamais je n'entendrai parler cette bouche, d'où sortait la sagesse! Jamais je ne baiserai ces mains, ces chères mains, ces mains victorieuses, qui ont abattu tant d'ennemis! Elles ne puniront point les insensés amants de Pénélope, et Ithaque ne se relèvera jamais de sa ruine! Ô dieux ennemis de mon père, vous m'envoyez ces songes funestes pour arracher toute espérance de mon coeur: c'est m'arracher la vie. Non, je ne puis plus vivre dans cette incertitude. Que dis-je? Hélas! je ne suis que trop certain que mon père n'est plus. Je vais chercher son ombre jusque dans les enfers: Thésée y est bien descendu, Thésée, cet impie qui voulait outrager les divinités infernales, et moi, j'y vais conduit par la piété. Hercule y descendit: je ne suis pas Hercule; mais il est beau d'oser l'imiter. Orphée a bien touché, par le récit de ses malheurs, le coeur de ce dieu qu'on dépeint comme inexorable: il obtint de lui qu'Eurycide retournât parmi les vivants. Je suis plus digne de compassion qu'Orphée; car ma perte est plus grande: qui pourrait comparer une jeune fille, semblable à cent autres, avec le sage Ulysse, admiré de toute la Grèce? Allons! mourons, s'il le faut. Pourquoi craindre la mort, quand on souffre tant dans la vie? Ô Pluton, ô Proserpine, j'éprouverai bientôt si vous êtes aussi impitoyables qu'on le dit. Ô mon père, après avoir parcouru en vain les terres et les mers pour vous trouver, je vais enfin voir si vous n'êtes point dans la sombre demeure des morts. Si les dieux me refusent de vous posséder sur la terre et à la lumière du soleil, peut-être ne me refuseront-ils pas de voir au moins votre ombre dans le royaume de la nuit.

En disant ces paroles, Télémaque arrosait son lit de ses larmes: aussitôt il se levait et cherchait, par la lumière, à soulager la douleur cuisante que ces songes lui avaient causée; mais c'était une flèche qui avait percé son coeur et qu'il portait partout avec lui. Dans cette peine, il entreprit de descendre aux enfers par un lieu célèbre, qui n'était pas éloigné du camp. On l'appelait Achérontia, à cause qu'il y avait en ce lieu une caverne affreuse, de laquelle on descendait sur les rives de l'Achéron, par lequel les dieux mêmes craignent de jurer. La ville était sur un rocher, posée comme un nid sur le haut d'un arbre: au pied de ce rocher on trouvait la caverne, de laquelle les timides mortels n'osaient approcher; les bergers avaient soin d'en détourner leurs troupeaux. La vapeur soufrée du marais stygien, qui s'exhalait sans cesse par cette ouverture, empestait l'air. Tout autour il ne croissait ni herbe, ni fleurs; on n'y sentait jamais les doux zéphyrs, ni les grâces naissantes du printemps, ni les riches dons de l'automne: la terre aride y languissait; on y voyait seulement quelques arbustes dépouillés et quelques cyprès funestes. Au loin même, tout à l'entour, Cérès refusait aux laboureurs ses moissons dorées; Bacchus semblait en vain y promettre ses doux fruits; les grappes de raisin se desséchaient au lieu de mûrir. Les Naïades tristes ne faisaient point couler une onde pure: leurs flots étaient toujours amers et troublés. Les oiseaux ne chantaient jamais dans cette terre hérissée de ronces et d'épines et n'y trouvaient aucun bocage pour se retirer; ils allaient chanter leurs amours sous un ciel plus doux. On n'entendait que le croassement des corbeaux et la voix lugubre des hiboux; l'herbe même y était amère et les troupeaux qui la paissaient ne sentaient point la douce joie qui les fait bondir. Le taureau fuyait la génisse, et le berger, tout abattu, oubliait sa musette et sa flûte.

De cette caverne sortait, de temps en temps, une fumée noire et épaisse, qui faisait une espèce de nuit au milieu du jour. Les peuples voisins redoublaient alors leurs sacrifices pour apaiser les divinités infernales; mais souvent les hommes, à la fleur de leur âge et dès leur plus tendre jeunesse, étaient les seules victimes que ces divinités cruelles prenaient plaisir à immoler par une funeste contagion.

C'est là que Télémaque résolut de chercher le chemin de la sombre demeure de Pluton. Minerve, qui veillait sans cesse sur lui et qui le couvrait de son égide, lui avait rendu Pluton favorable. Jupiter même, à la prière de Minerve, avait ordonné à Mercure, qui descend chaque jour aux enfers pour livrer à Charon un certain nombre de morts, de dire au roi des ombres qu'il laissât entrer le fils d'Ulysse dans son empire.

Télémaque se dérobe du camp pendant la nuit; il marche à la clarté de la lune et il invoque cette puissante divinité, qui, étant dans le ciel le brillant astre de la nuit, et sur la terre la chaste Diane, est aux enfers la redoutable Hécate. Cette divinité écouta favorablement ses voeux parce que son coeur était pur et qu'il était conduit par l'amour pieux qu'un fils doit à son père.

A peine fut-il auprès de l'entrée de la caverne, qu'il entendit l'empire souterrain mugir. La terre tremblait sous ses pas; le ciel s'arma d'éclairs et de feux, qui semblaient tomber sur la terre. Le jeune fils d'Ulysse sentit son coeur ému et tout son corps était couvert d'une sueur glacée; mais son courage se soutint: il leva les yeux et les mains au ciel.

- Grands dieux - s'écria-t-il - j'accepte ces présages, que je crois heureux; achevez votre ouvrage.

Il dit, et, redoublant ses pas, il se présente hardiment.

Aussitôt la fumée épaisse qui rendait l'entrée de la caverne funeste à tous les animaux, dès qu'ils en approchaient, se dissipa; l'odeur empoisonnée cessa pour un peu de temps. Télémaque entre seul; car quel autre mortel eût osé le suivre? Deux Crétois, qui l'avaient accompagné jusqu'à une certaine distance de la caverne et auxquels il avait confié son dessein, demeurèrent tremblants et à demi morts assez loin de là, dans un temple, faisant des voeux et n'espérant plus de revoir Télémaque.

Cependant le fils d'Ulysse, l'épée à la main, s'enfonce dans les ténèbres horribles. Bientôt il aperçoit une faible et sombre lueur, telle qu'on la voit pendant la nuit sur la terre: il remarque les ombres légères qui voltigent autour de lui, et il les écarte avec son épée. Ensuite il voit les tristes bords du fleuve marécageux dont les eaux bourbeuses et dormantes ne font que tournoyer. Il découvre sur ce rivage une foule innombrable de morts privés de la sépulture, qui se présentent en vain à l'impitoyable Charon. Ce dieu, dont la vieillesse éternelle est toujours triste et chagrine, mais pleine de vigueur, les menace, les repousse et admet d'abord dans sa barque le jeune Grec. En entrant, Télémaque entend les gémissements d'une ombre qui ne pouvait se consoler.

- Quel est donc - lui dit-il - votre malheur? Qui étiez-vous sur la terre?

- J'étais - lui répondit cette ombre - Nabopharsan, roi de la superbe Babylone. Tous les peuples de l'Orient tremblaient au seul bruit de mon nom; je me faisais adorer par les Babyloniens dans un temple de marbre, où j'étais représenté par une statue d'or, devant laquelle on brûlait nuit et jour les plus précieux parfums de l'Ethiopie. Jamais personne n'osa me contredire sans être aussitôt puni. On inventait chaque jour de nouveaux plaisirs pour me rendre la vie plus délicieuse. J'étais encore jeune et robuste. Hélas! que de prospérités ne me restait-il pas encore à goûter sur le trône! Mais une femme que j'aimais et qui ne m'aimait pas m'a bien fait sentir que je n'étais pas dieu: elle m'a empoisonné; je ne suis plus rien. On mit hier, avec pompe, mes cendres dans une urne d'or; on pleura; on s'arracha les cheveux; on fit semblant de vouloir se jeter dans les flammes de mon bûcher, pour mourir avec moi; on va encore gémir au pied du superbe tombeau où l'on a mis mes cendres: mais personne ne me regrette, ma mémoire est en horreur même dans ma famille; et, ici-bas, je souffre déjà d'horribles traitements.

Télémaque, touché de ce spectacle, lui dit:

- Etiez-vous véritablement heureux pendant votre règne? Sentiez-vous cette douce paix sans laquelle le coeur demeure toujours serré et flétri au milieu des délices?

- Non - répondit le Babylonien - je ne sais même ce que vous voulez dire. Les sages vantent cette paix comme l'unique bien: pour moi, je ne l'ai jamais sentie, mon coeur était sans cesse agité de désirs nouveaux, de crainte et d'espérance. Je tâchais de m'étourdir moi-même par l'ébranlement de mes passions; j'avais soin d'entretenir cette ivresse pour la rendre continuelle: le moindre intervalle de raison tranquille m'eût été trop amer. Voilà la paix dont j'ai joui: toute autre me paraît une fable et un songe; voilà les biens que je regrette.



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