Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle Post-scriptum 3

Publié le par Joseph Jacotot






Pages 404 à 409



POST-SCRIPTUM
Troisième partie




    Je viens vous appeler à l'émancipation intellectuelle, et l'université et le journalisme s'entendent à merveille pour étouffer ma voix. Ils ont réussi pendant long-temps. Enfin les faits vous sont connus. Songez-y bien; ne renversez pas le cavalier qui vous monte pour prêter le dos à celui qui veut vous monter. Votre intelliglence n'a besoin ni de l'école normale, ni de l'université, ni de la société des bonnes brides. Un Lyonnais, un Bourguignon, un Français enfin, n'ont pas besoin de l'avis d'un Parisien pour se décider et réciproquement.

    Si quelque maître explicateur jette, par hasard, les yeux sur ce que j'écris, il va se mettre en fureur; ce n'est pas ainsi dira-t-il que l'on doit nous parler. Nous méritons des égards pour notre dévouement et nos talens ont droit au respect.
    N'écoutez point ces sornettes et  répondez-lui : Le fondateur ne parle point à vous, Monsieur, mais il parle de vous. Cela est fort différent; c'est aux Français qu'il adresse la parole; il nous appelle à l'indépendance intellectuelle. S'il faisait un discours dans une salle universitaire, en présence des faisceaux, en face des bedeaux, et autres, le fondateur ne serait pas assez mal avisé pour leur reprocher l'infâme intention de soutirer les écus de celui qu'on abrutit. Mais quand le fondateur nous parle à nous de l'état humiliant où le genre humain a croupi jusqu'à ce jour, il ne peut crier trop haut.

    Nous dormions, il faut bien qu'il nous réveille. Mais enfin, quand il serait vrai que vous ayez droit à quelques ménagemens de sa part, le peuple français ne vous doit rien et il vous fait de terribles reproches. Nous vous dirons: Ceux d'entre vous qui connaissent les faits de l'Enseignement universel sont inexcusables. Ce peu de mots suffira: descendez dans votre conscience, malheureux!!!

    Répondez ainsi aux pères de famille et ne discutez point. Employez un temps précieux à profiter du bienfait. Imitez les Belges. Ici, depuis long-temps, un père pauvre fait l'éducation de son fils. On dit aux Belges toutes les savantes choses que les explicateurs désapppointés vous débitent. Les Belges ont un caractère calme; ils ont fait les essais sans rien dire, et ils se sont moqués de leurs savans. Mais leur joie intérieure a été long-temps sans sortir de l'enceinte des familles. Quant à vous, Français, vous êtes, par votre caractère, plus effrayans pour le despotisme intellectuel. A peine avez-vous eu connaissance du bienfait, que vous en avez profité. Vous avez parlé, vous avez discuté avec les docteurs, vous leur avez fait peur, ils sont venus près de moi.

    Cette visite tardive m'a fait rire à leurs dépens; je leur ai fait entendre que je n'étais pas dupe de leurs protestations et que, sans les clameurs et l'indignation des pères de famille, l'école normale de France ne m'aurait point fait un honneur dont je sens tout le prix.

    C'est ainsi que les choses se sont passées en Belgique, dans le commencement.
   
   Cela devait être. Tous les peuples se ressemblent. Prenez-y garde, Français! Si vous croyez être plus avisés que les autres nations, selon l'expression touchante du duc de Lévis; si vous prêtez l'oreille à ces flatteries académiques, vous retomberez bientôt dans l'abrutissement. On flatte un cheval pour le brider et la bête se laisse faire.

    On dit que les Français sont plus avisés que les autres peuples; cela fait toujours plaisir à entendre, et pendant  que l'avisé jouit sottement de cet éloge, on le mène au collège pour le dresser précisément comme s'il n'était pas avisé, comme s'il était un Hottentot. On le traîte comme les explicateurs allemands traîtent leurs pauvres petits compatriotes.

    Français! Retenez bien ceci: On ne regarde comme véritablement avisé parmi nous que ceux qui sont d'avis qu'on les bride.

    Que messieurs les savans de la France me permettent de vous entretenir un instant; ce n'est point à la nation savante que je parle, c'est aux pauvres, c'est aux ignorans; voilà le véritable public à mes yeux.

Or, quoi qu'en dise M. le duc de Lévis, ce peuple là ne peut pas se plaindre que je l'aie jamais insulté. J'ai l'intention de lui être utile, voilà tout. Pour arriver à ce but, j'ai pris, il est vrai, la grande liberté  de me divertir aux dépens du public académicien; quelquefois j'ai ri du public des  bonnes méthodes, souvent du public universitaire. Puissé-je vous avoir inspiré un peu du mépris que je sens pour ces publics-là!

    Oh!  Si j'étais assez heureux pour vous avoir donné de la défiance pour leurs promesses explicatrices! Ces divers publics, qui se disputent l'exploitation du public auquel je parle, prétendent qu'on ne peut, sans indécence, attaquer leurs prétentions. Il ne faut parler d'eux, disent-ils, que dans les termes convenables, c'est-à-dire, qui leur conviennent.

    Ainsi ils veulent vous abrutir, mais il est défendu de vous en prévenir; c'est attaquer les lois qui ont organisé l'abrutissement.

    Ainsi on vous déclare qu'il ne vous est possible de vous instruire qu'avec de l'argent et qu'il est inconvenant de vous dire le contraire. On vous force de vous asseoir au banquet des sciences, à tant par tête, et ces aubergistes se fâchent si l'on veut vous faire voir que le repas scientifique vous coûterait moins cher en famille.

     Ils ne veulent rien rabattre du prix de l'écot, sous prétexte qu'ils n'ont d'autre moyen de subsistance.

    Cependant ils mentent quand ils parlent ainsi. Je ne le dirais point si j'écrivais pour eux, parce que cela ne serait pas poli. Mais entre nous, ne voyez-vous pas que le subterfuge est maladroit? Un maître est utile aux hommes. Il est nécessaire à l'enfance. Mais un maître explicateur est abrutissant. Vous aurez beau les payer comme maîtres, en vain leur subsistance sera-t-elle assurée; si vous ne reconnaissez pas la nécessité de leurs explications, si vous n'humiliez pas votre raison devant leur raison, votre intelligence devant leur intelligence, leur salaire ne suffit pas à leur orgueil. Si vous ne dites avec M. le duc de Lévis que vous êtes presque tous des bêtes, vous serez excommuniés par l'académie française.
    M. le duc n'est pas maître d'école: il est riche. Ce n'est point à votre argent qu'il en veut: il n'en a pas besoin.

Mais M. le duc aussi bien que le maître d'école s'entendent parfaitement sur l'infériorité de vos intelligences.


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