Joseph Jacotot E. U. Langue Maternelle: De la grammaire

Publié le par Joseph Jacotot






Pages 153 à 155





DE LA GRAMMAIRE


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    Il faut vérifier la grammaire, mais ceci n’est qu’un jeu; nous la savons il y a long-temps, mais nous ignorons encore que nous la savons : il est temps de l’apprendre. J’ouvre le livre et je n’y comprends rien parce qu’il est écrit dans la vieille méthode, c’est-à-dire, dans l’ordre inverse. Je lis :   Le participe passé s’accorde avec son régime direct, quand son régime le précède. Laissez la règle, et cherchez dans votre mémoire un exemple analogue à celui du grammairien. Premier livre de Télémaque : On n’y voyait aucune autre viande que celle des oiseaux qu’elles avaient pris dans des filets, ou celles des bêtes qu’elles avaient percées de leurs flèches.

    Vous avez appris que les grammairiens appellent les mots pris et percés des participes; qu’un s est le signe de plusieurs, ou, comme ils disent, du pluriel, qu’un e ajouté est la marque du féminin. Vous savez, par les vérifications que vous avez déjà faites, ce que c’est qu’un régime : donc vous connaissez la fameuse règle, et vous l’observiez sans vous en douter. Remerciez le grammairien : il ne vous a rien appris que des mots, il ne pouvait rien vous apprendre de plus : ce n’est pas sa faute.

    Si vous aviez appris la langue par l’oreille seulement, vous auriez eu besoin du grammairien : c’est lui qui aurait redressé les mauvaises habitudes que l’on contracte en fréquentant le public qui parle tantôt bien, tantôt mal. Un enfant de la cour parle mieux qu’un petit paysan, par la raison qu’ils répètent l’un et l’autre avec une égale exactitude ce qu’ils entendent. Quant à nous, qui ne conversons qu’avec les maîtres des grammairiens, nous n’avons besoin de ceux-ci que pour apprendre une nouvelle langue qu’il faut connaître, sans doute, afin de pouvoir exprimer plus facilement des réflexions qui sont à la portée de tout le monde.

    Mais, dira-t-on, un enfant fera-t-il les réflexions qu’exige la vérification que vous proposez ? Il n’y a nul doute que les élèves de la vieille méthode ne les feront jamais : on les en croit incapables. On n’exige rien d’eux, et ils ne font rien : cela va de suite.
    Nous exigeons tout, et l’élève laborieux fait tout : le nonchalant fait un peu, le paresseux indocile ne fait rien, absolument rien. S’il n’y avait que des hommes de cette dernière espèce, toutes les méthodes seraient également bonnes, ou plutôt également inutiles.

    Mais ce paresseux, qui dort sur nos bancs comme sur les vôtres, et que vous regardez comme un idiot, peut se réveiller un jour. Ses goûts peuvent changer : l’âge, les regrets, l’espérance d’un prompt succès, mille circonstances inattendues peuvent changer sa volonté.
    Avec la vieille méthode, il est trop tard; il ne saura jamais rien; il faudrait faire la route de sept ans, et il  n’en a pas le temps. D’ailleurs, qui lui inspirera du courage ? On le rebute, on le sermonne : l’âge d’apprendre est passé; on n’apprend que dans l’enfance; et puis, vous n’avez jamais eu de dispositions, lui dit-on.

    Qu’il vienne chez nous, le malheureux qui se repent. Le regret sincère, une volonté déterminée, nous appelons cela du génie; nous lui montrerons une route qu’il aura bientôt parcourue.



    Prenez garde que je ne parle qu’à un individu : l’Homme entend, l’espèce est sourde .




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Russalka 09/03/2007 10:27

Ce qui est édifiant dans l''exemple que tu donnes relativement à cette inaptitude au penser chez l'enfant, c'est que, hélas, lorsque le mal est fait, que l'enfant est bien en chute libre et en perte complète de confiance en lui, au point que les parents sont obligés de le confier à un médecin ou psychologue scolaire, ( eux-mêmes parents étant mal placés pour apprécier la situation) la première question que pose le praticien à cet enfant, question qui le restaure sur le plan narcissique c'est" Et toi, qu'est ce que tu en penses?"

Le bateleur 09/03/2007 10:25

La fin de cette page serait à accrocher, dans tous les instituts d'enseignement, au dessus du bureau du maître.et ce, afin qu'il se souvienne que c'est lui qui fait (fabrique) le plus souvent le sot.Cet enfant qui perd son savoir (ou sait devoir le perdre) dès l'instant qu'il passe le seuil de la salle de classe.Récemment il m'a été dit à propos d'un travail que je propose à mes élèves :"Cet exercice est dangereux, il déstabilise l'élève qui n'y comprendra plus rien"(exercice qui ne différe en rien par sa "nature" d'un travail canonisé par les examens que des classes répêtent jusqu'à en mémoriser l'organigramme (on dit déductogramme) de résolution. "Nous lui montrons ce type de raisonnement sur UN exemple et nous nous y tenons, fragiliser ce qu'il a appris par une situation différente, le désorienterait complêtement"le pire étant cette phrase qui ferait exploser Jacotot(cette question étant à la base de sa méthode)"demander à un élève ce qu'il en pense ? !! Voilà une question tout à fait hors de sa portée, même moi elle me trouble et me gène"Il semblerait que les sciences sociales et leur arsenal de statistiques aient aboutis, bien malgré elles, à faire disparaitre l'individu (c'est à dire l'homme dont parle J.J.) au profit d'aglomérats face auxquels l'enseignant, le politicien, le juriste, l'assureur, ne peuvent guère avoir confiance, puisque ce sont des attributs réservés à la relation inter personnelle (quoiqu'en disent les normes ISO et AFNOR qui prétendent qu'elles ne peuvent résulter que la déclaration de procédures objectives)