Joseph Jacotot E. U. Langue Maternelle : Géographie - 4

Publié le par Joseph Jacotot




Pages 188  à 191


DE LA GÉOGRAPHIE
Quatrième partie



    Je ne demande donc l’avis de personne, puisque l’avis des autres, c’est le mien, et réciproquement, je donne au contraire avis à tout le monde, que je puis enseigner le hollandais, que j’ignore, plus rapidement que tous les grammairiens du monde réunis.
    Je ne le dis pas pour qu’on le croie, je le dis pour qu’on le sache. Et que m’importe à moi que l’on parle hollandais, ou latin ou grec ou français ?
    J'ajoute que je suis le premier maître du monde, que je suis l’unique, et c’est de vous tous que je tiens mon brevet, car, me contester le fait, et déclarer qu’il est impossible, c’est reconnaître que je suis le seul capable. Eh bien ! Je refuse même cet éloge ; je déclare de plus que vous pouvez tous faire ce que je fais ; que chacun de vous le peut pour lui-même, sans maître ( pas plus moi qu’un autre ) s’il veut suivre notre route.


    Je me trompe, je ne suis pas l’unique : M. Las Cases a dirigé son élève par notre méthode, et l’élève a dit : C’est une méthode sûre, infaillible, la meilleure de toutes les méthodes. Convenez qu’en bonne rhétorique le suffrage de cet élève-là vaut le suffrage de plusieurs corps savans qui n’ont pas répété l’expérience.

    A propos de répéter l’expérience, permettez-moi encore une petite observation : quelle est l’académie en Europe qui a répété les expériences de Newton ? Quelle est l’académie qui en doute ? Ô savans, quel exemple vous donnez aux ignorans. Quel est le médecin qui a fait de lui-même l’observation qu’il cite ? Quel est le candidat docteur qui a été témoin de tous les faits qu’il avance ? Quel est l’homme du monde qui ne répète, sans examen, non seulement un fait, mais une réflexion sortie de la bouche d’un grand ? Tous ces gens là sont-ils des bêtes ? Point du tout, c’est une apparence : ils sont hommes comme moi, et je suis homme comme eux ; je puis, comme eux, mentir dans mon intérêt ; je puis appeler, comme eux, mon contradicteur cet homme bizarre et singulier ; ils peuvent, comme moi, user de mille petites supercheries d’enfant pour tromper les autres ; mais leurs efforts sont inutiles s’ils veulent se faire illusion à eux-mêmes.

    On ne se trompe pas soi-même, mon bon ami lecteur. Tu peux te fâcher, et ta conscience te dira :


- Tu viens d’ajouter une sottise à la première.


- Mais je ne connais pas cet Enseignement universel.


- Eh bien ! N’en parle pas, mon cher, te dira-t-elle. Ne t’occupe pas de ce charlatan de nouvelle fabrique qui dit aux gens qu’ils peuvent se passer de son baume. Essayons de vivre désormais en bonne intelligence ; il prétend qu’en m’écoutant toujours tu sauras beaucoup de choses, et que tu en apprendras facilement beaucoup d’autres. Comme conscience, je t’apprendrai à ne calomnier personne ; comme raison ( car je suis bonne à tout, selon lui)  je te dirigerai dans tes études.


-  J’aime mieux me fâcher.


-  Adieu donc, je ne puis vivre avec un fou ; mais je t’en préviens, tu ne seras point heureux, et je vais l’écrire sur ton front.


    Je crois, moi, dit un modéré, que toutes les méthodes sont bonnes. C’est encore une ruse oratoire. Ne donnez pas dans ce panneau. Traduisez cet artifice au tribunal de la raison. Elle vous dira que tous les chemins ne sont pas égaux.
   
    On a le droit de choisir, sans doute ; mais choisir, c’est se décider par les différences qu’on aperçoit entre plusieurs choses. S’il y avait ressemblance parfaite, on ne choisirait pas ; on resterait en place, comme l’âne de la fable entre deux boisseaux d’avoine, ou bien on pencherait machinalement, mécaniquement, d’un côté plutôt que de l’autre, sans choix, sans décision.

    Ces mouvemens d’automates ne composent point l’allure de l’homme ; cela décèle les rouages matériels cachés sous une enveloppe matérielle : encore faut-il qu’une intelligence étrangère fasse mouvoir le ressort qui donne un air de vie à ce mannequin. Les Français ne se doutent pas qu’ils parlent flamand quand ils disent mannequin. C’est pourtant ainsi que les Flamands appellent un petit homme dans leur langue. C’est une figure de rhétorique en français.

    Ceux qui veulent que l’homme soit composé de roues dentées, devraient convenir au moins que si l’homme est une pendule, cette pendule-là a la faculté de se remonter elle-même. Quand elle se laisse remonter par autrui, ce n’est point incapacité, mais paresse de tourner la clef.


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