Joseph Jacotot E. U. Langue Maternelle : DE LA CHRONOLOGIE - 1

Publié le par Joseph Jacotot





Pages 196 à 199



DE LA CHRONOLOGIE
Première partie



    Voilà encore une science qui a besoin du calcul, et qui repose sur les connaissances mathématiques. Il n’est donc pas question ici de dire ce qu’il faut faire pour devenir chronologiste ; il faut se borner à la chronologie que doit savoir un littérateur. Le peu que nous apprendrons doit toujours faire partie de nos répétitions continuelles, notre petite encyclopédie doit être sans cesse sous nos yeux. Il suffit de connaître, par exemple, la création, le déluge, Moïse, Saül, Salomon, Nabuchodonosor, Alexandre, Cyrus, Popilius, Sylla etc. Rien n’empêche qu’on emploie quelque soulagement pour la mémoire.

    Vérifier la chronologie et la géographie, c’est se rendre compte par le raisonnement, et d’ après les faits qu’on a appris dans les livres, que le Danube, par exemple, doit être où on le voit sur la carte ; et que Trajan, doit occuper le rang qui lui est assigné sur les tableaux chronologiques.

    Pendant cette vérification, la connaissance de la langue maternelle devient plus complète. On apprend les mots et les expressions de deux langues particulières.

    Mais tous ces tableaux s’effacent peu à peu de la mémoire ; il ne faut compter que sur la répétition ; et comme on ne peut pas tout répéter, on doit se borner à très peu de choses  : la répétition fera le reste.

    Il y a beaucoup de méthodistes qui ont essayé de nous instruire en nous amusant. Je ne crois pas que cette route soit sûre. Le succès est éphémère comme le plaisir qui l’a produit. On nous amuse quelques temps avec des tableaux ou des images ; il semble même que tout cela se grave profondément en caractères ineffaçables : illusion ! La répétition dénature le plaisir dont la nouveauté nous a séduit ; plus on le goûte, plus il devient fade et insipide : on y renonce ; le souvenir même ne nous en reste plus, et avec lui la science s’évapore et se dissipe.

    Je ne pense pas que Racine avait beaucoup de plaisir à réciter sans cesse Euripide, ni Démosthène à rouler des cailloux dans sa bouche, ni un virtuose à répéter à satiété un concerto qu’il sait par cœur.
    On ne peut pas acquérir une instruction solide en s’amusant ; quelle que soit la science ou l’art que vous cultiviez, malgré l’ardeur qui vous entraîne ou le goût décidé qui vous y porte, il se trouvera toujours un détail qui vous plaira moins, une aprtie qui paraîtra fastidieuse, et, malgré tout votre génie, si cette partie, ou ces détails négligés, sont nécessaires à la perfection de l’ensemble, vous n’atteindrez jamais à la perfection. L’allegro vous touche peu, ayez de la patience : étudiez, répétez des allegro, ou l’exécution ne sera pas complète. L’adagio vous assomme par sa lenteur, ennuyez-vous à en jouer : on ne s’instruit pas en s’amusant. Le ton plaisant vous déplait, l’ironie vous révolte par son amertume : étudiez cette langue ou votre tragédie, qui aurait été parfaite, manquera d’effet dans le plus bel endroit.

    On a besoin de tout et on n’aime jamais tout également ; croyez en Boileau : on ne fait que difficilement des vers faciles. Vous avez un plaisir trop constant, défiez-vous de ce bonheur parfait ; et pour finir par un calembour, le bonheur parfait n’existe pas même en peinture.

    Nous disons donc à nos élèves de ne pas s’amuser, et c’est le sujet d’une nouvelle accusation. On exténue les gens, on les écrase dans cette méthode, dit-on ; et on oublie qu’il y a neuf ou dix heures par jour, je ne dis pas employées, mais au moins destinées à l’étude dans les autres établissemens. Nous ne sommes pas plus exigeans, mais nous disons : On ne s’instruit pas en s’amusant.

Nous disons comme le père dit à ses enfans dans La Fontaine :

Travaillez, prenez de la peine
C’est le fonds qui manque le moins.


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