Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle : DE L' IMPROVISATION - 4

Publié le par Joseph Jacotot






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DE L’IMPROVISATION – 4




    On demande encore ( car on aime beaucoup plus à discuter qu’à étudier), on demande s’il n’est pas des langues plus propres que d’autres au talent de l’improvisation. La langue française, disent les Français, offre un obstacle invincible aux improvisateurs. Notre langue, ajoutent-ils, est la langue de la raison. Les fadaises qu’on ose débiter sérieusement dans un autre idiome peuvent passer ; on les permet à ces idiomes qui ne peuvent pas faire mieux : mais notre langue ne se prête point aux licences poétiques qui ne sont que des écarts de la raison. Le français est l’interprète commun de tous les peuples quand il s’agit de graves intérêts. C’est la langue de la diplomatie ; ses mouvemens sages et mesurés ne peuvent s’allier aux transports, aux divagations de l’improvisation : sa construction fixe et immuable gênerait trop l’improvisateur. L’exemple des Italiens ne prouve rien. Leur langue est flexible, et se prête à tous les besoins du parleur. Le génie de l’improvisation impose ses lois à la langue ; la langue française au contraire donne des lois à ceux qui la parlent, et n’en veut recevoir de personne.

    Je réponds à cela qu’improviser c’est écrire vite, et que les plus beaux passages de Corneille sont ceux qu’il a le moins travaillé, à ce qu’on dit. Ce n’est pas que je croie que le génie de l’homme puisse improviser une langue comme il improvise la pensée : il faut avoir étudié long-temps pour parvenir à faire difficilement  des vers faciles ; mais on y parvient, et l’exercice convenable doit conduire à faire facilement des vers faciles. Je dis l’exercice convenable, car il ne faut pas croire que l’on apprenne à parler quand on apprend à écrire : ce sont deux talens différens.

    Pour bien écrire, il faut remettre vingt fois l’ouvrage sur le métier ; pour devenir improvisateur, il faut ne jamais revenir sur un mot  lâché. On ne rature point, on n’efface point ici ; le moindre retard, la plus légère hésitation gâtent tout ; parlez mal, mais parlez toujours : dès le premier jour, il faut être maître de soi ; quelque sottise qui nous échappe, elle ne doit point nous distraire de notre objet.

Commencez, continuez et finissez: VOILÀ LA TROISIÈME RÈGLE DE L’IMPROVISATION.

    Une minute, une seconde, si vous voulez, mais faites un tout complet, sans solution de continuité. Vous avez dit les plus belles choses, mais vous avez déjà contracté une mauvaise habitude , car il y a un temps de repos dans votre discours : votre esprit a été paresseux, ou vous avez manqué de volonté. Une mauvaise honte vous a retenu, vous êtes déjà le jouet des distractions.

    C’est dans les commencemens surtout que l’on doit exiger de l’élève qu’il s’exerce à l’audace contre lui-même, contre son orgueil et ses prétentions à l’esprit. Il sent que la sottise est sur ses lèvres, il veut la retenir, il craint de passer pour une bête, et il se tait : voilà déjà un jour de perdu. Il ne sait pas se vaincre, il n’ose pas faire un solécisme ; comment ne craindrait-il pas les sarcasmes d’autrui ? La raison vient à bout de tout cela. Et ne dites pas : je ne saurais me résoudre à prononcer des mots en l’air, sans ordre, sans suite, sans raison : vous êtes bien réservé, vous répondrais-je ; quand il s’agit d’un jeu, d’une gageure, d’un exercice que votre maître vous propose ! Est-il donc bien vrai que ce soit la raison qui vous retienne ? Vous rougissez, vous tremblez de peur de mal dire : mais sommes nous convenus que vous diriez bien ? Vous m’aviez promis que vous auriez le courage de dire, quand même vous diriez mal. Rien n’était si facile, à vous entendre, le moment arrive et vous balbutiez : est-ce la raison ou l’orgueil qui vous retient ?
    N’êtes-vous pas comme ces chanteurs qui perdent la voix quand on les écoute, comme cette femme dont la démarche est trop facile quand elle est seule, et qui boite dès qu’on la regarde ? Allez, ne dites pas : «  Je n’ai point reçu de dispositions de la nature; puisque vous n’avez pas le courage de mal parler, vous ne parlerez jamais bien ; vous serez toute votre vie à la merci du premier venu ; on vous fera déraisonner dans les occasions les plus importantes ; un jeu de mot, un éclat de rire, les huées vous feront perdre la tête : puisque vous êtes l’esclave de votre vanité, vous serez l’esclave de tout le monde.

    Voyez ce grand homme qui savait tout faire : poèmes épique, tragédies, poésies légères ; un ignorant faisait semblant de le regarder comme un sot, il devenait furieux et le voilà transformé en bête ; pas le moindre sel dans ses réponses : cet écrivain si élégant et si poli a oublié toutes les convenances, il dit de grossières injures, c’est la colère qui s’exhale : il a des distractions, il a perdu son talent.

    Une fois le préjugé reçu qu’il ne faut point parler pour dire des sottises, on ne peut plus improviser dans sa langue ; mais, encore une fois, pourrait-on apprendre une langue étrangère si on  ne  voulait pas se résigner à parler mal dans les commencemens ?

    Exercez donc vos élèves à parler sans hésitation dès le premier jour. L’apprenti improvisateur rougit-il de ce qu’il dit ? Tant mieux ; s’il a le courage de continuer , tout est fait, le succès est assuré : il a de l’intelligence puisqu’il sent sa sottise, et il a de la force de caractère puisqu’il continue. Un écrivain tâtonne, et trouve ce qu’il veut dire. Un improvisateur s’élance au but, il le manque, il recommence : l’esprit s’accoutume à parler aussi vite qu’on pense, ou, si l’on veut, à penser aussi lentement qu’on parle.

    La pensée, qui est une, est produite, est complétée à l’instant ; mais le discours, qui est une successions de signes distincts et séparés, ne peut que se traîner lentement. Celui qui n’est pas le maître de suspendre le torrent de ses pensées ne saurait le suivre avec sa parole. Sous ce point de vue, toutes les langues sont également propres à l’improvisation : c’est l’exercice qui manque. La langue grecque était plus accommodante que la langue latine ; cependant, Cicéron, Crassus et tant d’autres improvisaient en latin. Il y avait alors des maîtres d’improvisation, probablement comme le sont les maîtres de l’Enseignement universel, c’est-à-dire des gens qui dirigent et écoutent les élèves en encourageant leurs efforts.

    Aujourd’hui les maîtres ne rêvent qu’obstacles et difficultés. On croit voir des sentinelles placées de distance en distance pour arrêter les passans : pour arriver, il faut avoir le bonheur d’échapper à ce cordon d’examinateurs qui ne trouvent jamais aucun passeport en règle. Ce dont ils s’enquièrent le moins, c’est de votre raison. Il ne disputent jamais sur ce point important : c’est toujours la faculté qu’on vous conteste.

    L’histoire de la littérature est pleine de noms illustres, qui seraient restés dans l’oubli, si nos grands hommes eussent tenu compte du jugement qu’on portait d’eux dans leur enfance. Heureusement pour les arts, ils ont méprisé l’horoscope et ont continué leur route. Du temps des anciens c’était autre chose. Le sage était celui qui écoutait la raison. Voilà le point de départ, la maxime professée par tout le monde. Or, un sage était proposé comme modèle universel. On croyait que la raison suffisait pour tout apprendre quand on avait la volonté. Dites : Je ne veux pas faire ; mais ne dites pas : Je ne le puis.

    Vous avez beaucoup plus d’esprit que vous ne le dites, et vous le savez bien. Je vois bien que vous êtes paresseux, et je ne suis pas sûr de votre modestie. La modestie, comme on l’entend, est souvent une vertu de  parade, comme beaucoup d’autres. On a une haute idée de son intelligence, et l’on ne parle que de son peu d’aptitude ; on se croit supérieur, et l’on s’incline modestement pour savourer un éloge ; la véritable modestie consiste à n’être ni humilié, ni fier de la position où Dieu nous a placés ; à rester dans les bornes qu’il nous a assignées : c’est vanité de s’épuiser en efforts inutiles pour en sortir ; ce n’est pas modestie, c’est démence de ne pas sentir la dignité de l’homme, ou de dire qu’on ne partage point ce bienfait avec ses semblables. C’est une concession de la paresse, et presque jamais on ne pense ce qu’on dit. Ces êtres qui se prétendent disgraciés par la nature, ne veulent que des prétextes pour se dispenser de telle étude qui leur déplait, de tel exercice dont ils n’ont pas le goût. Voulez-vous en être convaincu : attendez un instant laissez-les dire, écoutez jusqu’à la fin.

    Après la précaution oratoire de ce modeste personnage qui n’a pas, dit-il, l’esprit poétique, entendez-vous quelle solidité de jugement il s’attribue ? Quelle perspicacité le distingue ! Rien ne lui échappe : si vous le laissez aller, la métamorphose s’opère enfin ; et voilà la modestie transformée en  orgueil. Les exemples là-dessus sont de tous les villages comme de toutes les villes. On reconnaît la supériorité d’autrui dans un genre, pour faire reconnaître la sienne dans un autre genre, et il n’est pas difficile de voir, à la suite du discours, que notre supériorité finit toujours par être à nos yeux la supériorité supérieure. On est convenu d’appeler cela de la modestie : je me soumettrai à la convention ; mais je ne vois là aucun effort ; je me dirai tout bas : Cette modestie n’est pas une vertu, c’est de l’orgueil travesti.

    Celui-là seul est modeste qui, dans les principes de la vieilles méthode, est convaincu de sa supériorité naturelle, et qui nous traite en égaux. Qui sent sa force et n’en use jamais ; qui ne se montre point tel qu’il est, dans la crainte de nous éblouir des éclairs de son intelligence, ou de nous humilier en s’élevant de la tête au-dessus des nains qui l’environnent. Cette stature gigantesque nous effraierait, et il se penche ; il descend jusqu’à nous : cette attitude forcée le gène, mais il la garde sans cesse. Voilà de la vertu, car c’est un effort dont nous devrions tenir compte au géant, s’il existait. Je n’ai jamais vu cette vertu-là. J’ai vu des gens jouer cette comédie, et se courber en effet jusqu’à moi, mais en regardant bien, on aperçoit les échasses : or, les échasses ne sont pas la taille, et ces géans de carnaval sont bientôt reconnus. Si vous vous croyez    grand, ce n’est pas un mérite à vous. De quoi m’étourdissez-vous les oreilles ? Ne serais-je pas fou de dire à un chien : Tu vois bien que j’ai  plus d’esprit que toi. Si vous êtes devenu grand par votre travail, je vous comprends ; c’est pour moi que vous avez tant travaillé : vous avez voulu me plaire. Hé bien ! vous me plaisez, je suis content de vous ; je vous ai l’obligation de m’apprendre tout ce qu’on peut faire quand on est homme. Ce génie dont vous me parlez, c’est moi qui l’exalte en battant des mains. Je le désespère quand il me plait, et il ose insulter au seul juge qu’il puisse avoir sur la terre !

Nous supposons donc que tout homme a du génie.  Nous supposons même que tout homme est improvisateur né.


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